Au Liban, l’initiative française bute sur les divisions communautaires

Une semaine après la date butoir fixée par Paris, les querelles partisanes autour du portefeuille des finances entravent la formation du nouveau gouvernement dirigé par Mustapha Adib.

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Le président libanais Michel Aoun (à gauche) et le Premier ministre Mustapha Adib, chargé de former le nouveau gouvernement, le 16 septembre 2020 à Beyrouth.

Lors de sa venue à Beyrouth, le 1er septembre, Emmanuel Macron leur avait donné deux semaines. « C’est la dernière chance de ce système », avait prévenu le président français dans une interview au site d’information américain Politico, en référence au cartel de partis qui contrôle le pays. Leurs responsables avaient jusqu’au 15 septembre pour s’accorder sur la composition du nouveau gouvernement, dirigé par Mustapha Adib, successeur désigné d’Hassan Diab, dont le cabinet a démissionné à la suite de l’explosion du 4 août au port de Beyrouth.

Ce délai, très serré dans un pays habitué à se disputer pendant des mois sur la répartition des ministères, répondait à l’état d’urgence absolu dans lequel se trouve le Liban après cette catastrophe, qui a fait plus de 190 morts et 6 500 blessés. Il correspondait à la première étape d’un calendrier de réformes impératives, sous patronage tricolore, destinées à rapiécer un pays en lambeaux.

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Trois semaines plus tard, aucun gouvernement n’est en vue. Non seulement la classe politique libanaise a ignoré la date butoir fixée par le président français, mais, profitant de la déprime généralisée, ses dirigeants ont replongé dans les querelles de clocher dont ils ont le secret. Après l’électrochoc du 4 août, les crispations communautaires, source de l’immobilisme libanais, reviennent au galop. « Comme les positions se sont durcies, il semble qu’il n’y ait aucune solution à un horizon proche », a ainsi regretté le président, Michel Aoun, lors d’une allocution télévisée diffusée lundi 21 septembre.

Principe de rotation

Le blocage porte sur le ministère des finances. Mustapha Adib demande que ce maroquin, détenu depuis 2014 par le parti chiite Amal, échoit à un représentant d’une autre communauté, faisant valoir la nécessité de faire tourner les portefeuilles régaliens. Le Courant du futur, la principale formation sunnite, dirigée par l’ancien premier ministre Saad Hariri, et les chrétiens du Courant patriotique libre, le parti du président Michel Aoun et de son gendre Gebran Bassil, acceptent ce principe de rotation.

Mais Amal s’y oppose, comme son allié, le mouvement pro-iranien Hezbollah, un parti-milice surarmé, classé terroriste par les Etats-Unis. Le tandem chiite insiste pour conserver les finances, arguant non sans raison que le partage institutionnel en vigueur au Liban favorise les sunnites et les chrétiens pour ce qui est du pouvoir exécutif. Le poste de chef du gouvernement revient aux premiers et celui de chef de l’Etat est dévolu aux seconds, tandis que la présidence de l’Assemblée est l’apanage des chiites.

Le projet d’Emmanuel Macron est directement piloté par sa cellule diplomatique, dirigée par Emmanuel Bonne, un ancien ambassadeur à Beyrouth

Avec le ministère des finances, dont le paraphe est requis pour chaque décret, en plus de celui du premier ministre et du président de la République, Amal s’offre donc un levier de contrôle sur l’action du cabinet, que la Constitution lui refuse. « En nous enlevant cette signature, Mustapha Adib cherche à désarmer la communauté chiite dans le gouvernement », s’émeut Ali Hamdan, un conseiller de l’inamovible Nabih Berri, occupant du perchoir depuis près de trente ans.

En face, autant les chefs de clan sunnites que chrétiens s’insurgent contre l’idée qu’un ministère soit la chasse gardée d’une communauté. Leurs représentants font valoir que, de 1992 à 2014, le titulaire du portefeuille des finances n’était pas de confession chiite, la preuve que la rotation n’est pas une idée neuve. « Personne ne menace le statut des chiites, confie un bon connaisseur des cercles politiques sunnites. Le gouvernement Adib n’a aucune intention de confisquer les armes du Hezbollah. Sa raison d’être, c’est la mise en œuvre des réformes économiques. »

Timing maladroit

Etait-ce opportun de brandir la rotation, sujet forcément épineux, à un moment aussi critique ? Certains observateurs jugent le timing maladroit, qui a abouti à enfermer l’initiative française dans la sempiternelle rivalité sunnite-chiite. Le projet d’Emmanuel Macron est directement piloté par sa cellule diplomatique, dirigée par Emmanuel Bonne, un ancien ambassadeur à Beyrouth, qui connaît le personnel politique libanais sur le bout des doigts. Mais son expertise peine pour l’instant à redonner de l’air à la médiation française.

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A la décharge de Paris, les sanctions imposées, le 8 septembre, par les Etats-Unis à deux cadres politiques libanais, accusés de corruption et de soutien au Hezbollah, dont Ali Hassan Khalil, bras droit de Nabih Berri et ex-ministre des finances, ont braqué le duo chiite. Amal argue désormais, contre toute évidence historique, que les finances leur reviennent en vertu d’un accord verbal, conclu à Taëf, la conférence de 1989 ayant mis fin à la guerre civile libanaise. Bien que le durcissement américain ait pris les Français au dépourvu, le Hezbollah redoute une manœuvre conjointe, destinée à le priver de sa victoire aux législatives de 2018.

« Le problème, ce n’est pas ce portefeuille en soi, c’est cette clique de dirigeants corrompus », maugrée un expert désireux de conserver l’anonymat

Car, dans le camp sunnite, « on surjoue aussi l’initiative française », fait remarquer un diplomate européen. Quatre anciens premiers ministres issus des rangs du Courant du futur, Saad Hariri, Najib Mikati, Tamam Salam et Fouad Siniora cornaquent Mustafa Adib, donnant l’impression de vouloir confisquer le processus de nomination des ministres. « C’est l’opportunité pour eux de déloger le Hezbollah du siège du conducteur », constate Mohanad Hage Ali, chercheur au centre Carnegie

Pour desserrer le sac de nœuds sunnite-chiite, l’Elysée multiplie les contacts téléphoniques avec les caciques libanais. Emmanuel Macron a même appelé Mustapha Adib, pour le dissuader de se récuser, alors qu’il faisait route vers la présidence avec l’idée de jeter l’éponge. Les médiateurs français s’accrochent à l’espoir de trouver un chiite indépendant, acceptable aux finances pour les deux camps.

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« Le problème, ce n’est pas ce portefeuille en soi, c’est cette clique de dirigeants corrompus, maugrée un expert financier désireux de conserver l’anonymat. On peut estimer, comme le font les Français, qu’il n’y a pas d’alternative, que l’opposition est encore trop faible. Mais dans ce cas-là, il faut utiliser la trique. » Dans son interview à Politico, M. Macron avait laissé entendre que, si son volontarisme échouait, il pourrait adopter une approche plus punitive. « Or, plus temps passe, plus la peur du parrain français se dissipe, poursuit la source. Le risque est que Macron se laisse happer dans les méandres de la micropolitique locale. »